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Fontvieille, Vallée des Baux-de-Provence

Une machine venue d’un autre siècle

Dans la longue histoire de l’huile d’olive en Provence, il existe une page méconnue : celle de la vapeur. Avant l’arrivée généralisée de l’électricité dans les campagnes, les moulins à huile devaient trouver une force motrice fiable pour actionner leurs meules de pierre. Beaucoup se contentaient encore de la traction animale ou de l’énergie hydraulique, quand elle était disponible. Mais à partir de la fin du XIXe siècle, une autre solution s’est imposée dans de nombreuses exploitations oléicoles du sud de la France : la locomobile à vapeur.

Une locomobile est, en substance, une chaudière et un moteur à vapeur montés sur un châssis mobile, à l’origine conçue pour être déplacée d’une exploitation agricole à l’autre — d’où son nom, qui évoque la locomotive dont elle emprunte le principe de fonctionnement, sans jamais rouler sur des rails. On l’alimentait au bois, au charbon, et bien souvent aux grignons, ces résidus secs de la trituration des olives, qui offraient un combustible économique et disponible sur place. Reliée par une longue courroie à la meule tronconique du moulin, la locomobile permettait de moderniser considérablement le rythme de production, en s’affranchissant des limites de la force animale.

Plusieurs exploitations oléicoles provençales ont ainsi fait l’acquisition de ces machines entre la fin du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle, marquant une étape décisive dans la modernisation des moulins traditionnels.

Fontvieille, terre d’oléiculture et de mémoire

C’est dans ce même territoire, sur les hauteurs de Fontvieille, chemin de la Grande Draille, que la famille Chavoutier perpétue depuis longtemps la tradition de la production d’huile d’olive biologique, aujourd’hui reconnue sous l’appellation d’origine protégée de la Vallée des Baux-de-Provence. Sur cette exploitation familiale, une ancienne locomobile, témoin oublié de cette période charnière de l’histoire oléicole, dormait depuis des décennies.

C’est ce patrimoine industriel et agricole que Pierre Chavoutier a choisi de faire revivre, entouré de ses fils, Pierre et Nathan. Ensemble, ils se sont lancés dans un chantier de restauration intégrale de la machine : démontage pièce par pièce, inventaire des éléments encore en état, recherche de solutions pour remplacer ou reconstruire les pièces disparues ou trop dégradées, remise en état de la chaudière et du mécanisme de transmission. Un travail de longue haleine, mené en famille, qui relève autant de la mécanique que de l’archéologie industrielle.

Trois générations autour d’une même passion

Ce qui distingue ce chantier, c’est avant tout sa dimension humaine. Restaurer une locomobile ne consiste pas seulement à faire fonctionner à nouveau une vieille mécanique : c’est renouer avec le geste et le savoir-faire des mouliniers d’autrefois, comprendre comment une exploitation familiale organisait autrefois toute sa production autour de cette source d’énergie unique. En travaillant côte à côte, Pierre Chavoutier et ses fils transmettent, par le geste autant que par le récit, une mémoire technique et familiale qui aurait pu se perdre.

Ce type de restauration, mené par des passionnés en dehors de tout cadre institutionnel, participe à la sauvegarde d’un patrimoine rural trop souvent oublié : celui des machines qui ont accompagné, en silence, la transformation des campagnes provençales à l’aube du XXe siècle.

Une mémoire vivante, plutôt qu’une pièce de musée

À la différence d’un objet exposé dans un musée, la locomobile restaurée par la famille Chavoutier a vocation à rester ancrée dans son lieu d’origine, sur l’exploitation même où elle a autrefois tourné. Elle devient ainsi un témoin vivant, visible par les visiteurs du moulin, qui peuvent mesurer concrètement le chemin parcouru entre la vapeur du XIXe siècle et les méthodes de production actuelles, biologiques et certifiées AOP.

Ce chantier familial illustre une idée simple mais essentielle : la mémoire d’un territoire ne se conserve pas seulement dans les livres, mais aussi dans les gestes de ceux qui choisissent de faire revivre, de leurs mains, les machines de leurs prédécesseurs.

Un patrimoine oléicole et mécanique préservé à Fontvieille, dans la Vallée des Baux-de-Provence.